Là où chaque chose s’arrête et une autre commence
Rêveuse ! C’est écrit là sur le papier d’un bulletin d’école, c’est un mot qu’un regard suffisant déshabille, dont des mains sèches et grises écorchent la ramure.
Rêveuse ! La sentence tombe et le silence gagne : l’enfant est jugée coupable de fugue immobile. L’imagination est en état d’arrestation. Elle peine à comprendre, n’acquiesce pas plus qu’elle ne dément - déjà, elle pense a s’évader. Le soir venu, derrière ses paupières closes, les rêves sortent de derrière les arbres et se remettent à danser.
Rêveuse ! L’enfant a vingt ans et serre dans le fond de ses poches la liste non exhaustive des possibles qu’elle envisage droit devant. Elle crève d’envie de voler, griffonne dans ses carnets des ailleurs fantasmés. Elle rêve de liberté, d’un monde meilleur, elle rêve de s’arracher au béton de la ville, de défier la pesanteur. De s’en aller.
Rêveuse ! L’enfant brille comme une flamme dans le cœur de la femme advenue. Les yeux grands ouverts, elle a rayé de la liste les espoirs déçus, les mirages, les chimères. Elle a éprouvé le monde et la vie, elle rêve à présent aux côtés d’alliés, les manches retroussées et les mains dans la terre. Elle sait que l’ombre guette mais que la joie demeure là où on la nourrit : pour échapper à l’espace et au temps, elle plonge en elle-même, elle écrit des poèmes. Elle s’évade loin d’ici.
Quoi qu’en disent les âmes grises, elle crie : rêver est un acte nécessaire ! Car c’est éprouver la perméabilité des frontières, s’autoriser à défier les axiomes ordinaires, c’est regarder un peu plus loin,. Rêver, c’est se tenir coûte que coûte pieds nus sur la grève, là où chaque chose s’arrête et une autre commence. Quelque part entre l’enfance et la fin.