Le chant des oiseaux nous a tirés du sommeil ce matin. Hier encore, la neige, le vent glacé, les mains enfoncées dans les poches. Mais plus personne n’est dupe, n’est-ce pas ? Au réveil, déjà, on devine les premiers éclats de jour, les branches piquetées de bourgeons, la douceur des rayons et le ballet des mésanges charbonnières dans le noyer. Je l’ai fait : j’ai traversé l’hiver, me découvrant plus forte et plus grande que moi-même.
Février, sois clément.
Cher printemps, je t’attends.
C’est à la lisière, toujours, que je me tiens. C’est un aveux de non renoncement. Je veux tout : le ciel et la mer, la forêt et les plaines, l’aveuglement du très haut et le vertige des profondeurs. Je veux tout envelopper, tout contempler, tout recueillir dans un regard. Je veux courir à en perdre le souffle, je veux dévaler les talus, dégringoler des versants, je veux me hisser sans craindre ni les aspérités ni les rafales. Je veux voir les couleurs se mélanger derrière la fenêtre d’un train lancé à toute vitesse à travers la lande. Je veux le vent sur mon visage, je veux des cris échoués dans les bourrasques, je veux hurler et que le ciel me réponde. Je veux la jouissance des sens. Je ne veux rien craindre d’autre que l’opacité d’un cœur brise-larmes, je ne veux craindre aucune erreur de trajectoire, car nous sommes les gardiens les plus sûrs de nos espérances et de nos mystères et de nos joies. N’est-ce pas ?
Longtemps je suis restée tapie dans un coin du monde, capable de n’éprouver les autres qu’à travers. J’évoluais alors en dehors, dépossédée de mes sens et d’un corps. Écorchée par le bruit, agrippée aux mots imprimés, aux nuances, rassurée par l’horizon et par la symétrie.
Le temps passant, patiemment, j’ai pelé les strates. Me voilà bien plus tard, évoluant presque en dedans, un pied toujours au-dessus, quelque part, à côté. Vacillant, parfois. Exultant, parfois.
Il faudra bien le reste d’une vie pour tisser un chemin entre les deux rives, apprivoiser l’altérité, reconnaître ma porosité, me laisser traverser le cœur grand ouvert. Sans ciller.
Je ne sais qui du ciel ou de moi pèse le plus lourd, autour duquel - de lui, de moi - on peut refermer des bras, croiser des mains, éprouver les contours. Je lis des mots qui m’échappent aussitôt, des poèmes que j’attrape dans le noir, j’avale toute la lumière, des couleurs. Je ne les retiens pas.
Et je me demande, encore : qui du monde ou de moi traverse l’autre ? Oui. Qui ?
Nous sommes des comètes. Billes de lumières lancées dans l’univers, nous filons seules dans le noir, perçant l’obscurité, déjouant à chaque instant les fils serrés de l’obscurité. Ainsi nous courons sur orbite, suspendus dans le vide. Et quand nos coeurs de glace sur ellipse viennent à frôler une étoile, c’est un feu éclatant qui s’embrase, c’est une pluie d’or qui court à nos trousses.
Nous vivons pour cela, n’est-ce pas ?
Pour ces fulgurances. Pour les hasards de trajectoires.
Rêveuse ! C’est écrit là sur le papier d’un bulletin d’école, c’est un mot qu’un regard suffisant déshabille, dont des mains sèches et grises écorchent la ramure.
Rêveuse ! La sentence tombe et le silence gagne : l’enfant est jugée coupable de fugue immobile. L’imagination est en état d’arrestation. Elle peine à comprendre, n’acquiesce pas plus qu’elle ne dément - déjà, elle pense a s’évader. Le soir venu, derrière ses paupières closes, les rêves sortent de derrière les arbres et se remettent à danser.
Rêveuse ! L’enfant a vingt ans et serre dans le fond de ses poches la liste non exhaustive des possibles qu’elle envisage droit devant. Elle crève d’envie de voler, griffonne dans ses carnets des ailleurs fantasmés. Elle rêve de liberté, d’un monde meilleur, elle rêve de s’arracher au béton de la ville, de défier la pesanteur. De s’en aller.
Rêveuse ! L’enfant brille comme une flamme dans le cœur de la femme advenue. Les yeux grands ouverts, elle a rayé de la liste les espoirs déçus, les mirages, les chimères. Elle a éprouvé le monde et la vie, elle rêve à présent aux côtés d’alliés, les manches retroussées et les mains dans la terre. Elle sait que l’ombre guette mais que la joie demeure là où on la nourrit : pour échapper à l’espace et au temps, elle plonge en elle-même, elle écrit des poèmes. Elle s’évade loin d’ici.
Quoi qu’en disent les âmes grises, elle crie : rêver est un acte nécessaire ! Car c’est éprouver la perméabilité des frontières, s’autoriser à défier les axiomes ordinaires, c’est regarder un peu plus loin,. Rêver, c’est se tenir coûte que coûte pieds nus sur la grève, là où chaque chose s’arrête et une autre commence. Quelque part entre l’enfance et la fin.
Le voilier avait pris le large un matin de novembre, ses drôles de passagers agitant au moment du départ violons et hautbois en guise d’au-revoir. Là-haut sur le pont, rôdée par l’habitude, Céleste avait tourné les talons. Lui l’avait suivie des yeux tandis qu’elle courait vers la proue s’enivrer d’air pour deux.
Alors que les voiles filaient tout droit, oiseaux de chanvre dans le froid piquant de l’automne, Anatole tressaillit. Planté dans ses bottines ouvertes aux quatre vents, il avait lancé au ressac : « Il faut s’habituer aux départs. ».
Son coeur agrippé au bastingage, tendu comme un élastique, revint se loger à sa place lorsque le bateau disparut derrière l’horizon : clac ! Une douleur - allegro non molto - l’agenouilla sur le sable dans un mouvement tragique.
Les yeux cerclés de sel, le corps transi de frousse et d’effroi, Anatole vit s’élancer à l’assaut de la mer une cavalcade de nuages noirs.
Et la nuit tomba.
Si l’on tendait l’oreille au milieu d’un silence, on l’entendait cliqueter.
Zéphyr racontait qu’en lui, la nuit, se construisaient de petites machines promptes à réparer les dysfonctionnements de jour. Il rapportait en sus - voilà qui est surprenant ! - que cette mécanique s’était invitée dans son corps du jour au lendemain. Les travaux avaient débuté dans le creux de son ventre : un piston entraînait un marteau, déclenchant une réaction en chaîne de centaines de petits rouages qui débouchaient sur un toboggan. Ce fut ensuite au tour de sa main droite de se trouver en maintenance, le temps que s’y installe une machinerie très compliquée qui permettait au petit garçon d’envoyer à l’aide d’un grappin et de quelques ressorts des signaux électriques jusque dans le haut de sa poitrine. Le coeur, dépositaire de ce flux invisible, accueillait l’information dans un frisson. Zéphyr l’appelait : la machine d’amour.
Il arrivait quelquefois que, durant son sommeil, une machine se déplace dans son corps et aille se loger dans un lieu inexploré encore. Le petit garçon se réveillait alors le matin en déclarant : « Tiens, la machine s’est dévissée, je la sens bouger dans mon pied ».
(…)
Novembre le regard tourné vers l’intérieur. Ombre et lumière, brouhaha en silence.
Les petits nuages qu’on expire en plein jour, les gouttes de pluie dans la nuque, le givre au petit matin.
Mes mésanges - mes présages - à la fenêtre encore, perchées dans le lilas.
Un enfant aux yeux roses, fatigué. Si sensible qu’un rien le frise, qu’un rien le brise.
Un bébé aux tempes brûlantes qui s’offre quelques jours de sursis. Après sept mois tous les deux, juste avant les premières heures solitaires, juste avant la maison vide.
Une lune pleine, une nuit d’insomnie. Intense et lent, lumineux et sombre : voilà novembre jusqu’ici.
Je suis là. Aspirée par des jours si denses qu’ils ne me font inspirer qu’à moitié, les côtes serrées, la tête dans le guidon, les pieds automatiques. Comme une petite musique, un petit rythme qui s’emballe, qui siffle « Maintiens la cadence pour ne pas perdre les pédales ». Heureusement, on le sait, tout file avec le courant. Entre les secousses viennent les respirations : une journée d’automne baignée de soleil, de la musique pour oublier les tout petits poumons qui sifflent, une lettre à Saint-Nicolas, un câlin après les larmes de crocodile, des mots doux après les petits poings de rage.
Et un matin, après la cavalcade, la possibilité d’une échappée solitaire, à déambuler sous de grosses boules très rouges et des guirlandes accrochées aux branches, à me demander « Où diable novembre s’en est allé ? ».
Est-ce qu’il nous faut vraiment reprendre le chemin de la ville demain ?
Mais comme c’est doux. Mais comme c’est dur. Après les nuits sans sommeil viennent l’aube et l’air frais du dehors, l’odeur des braises et du café, l’amnésie, ses grands yeux, les ombres longues à cinq heure du soir, l’envol des étourneaux à travers champs et, là haut, la migration sonore des oies sauvages. Tout va mieux.
Le vent dehors fait valser les branches et voilà qu’en moi s’élèvent des mains, des drapeaux blancs, que sortent des rames, que s’écarte la broussaille qui donnait au chemin droit devant l’allure d’un avenir taillé de brouillard et d’épines.
Le vent se lève, le jour décline un peu plus tôt et me voilà debout devant une porte close, une porte avec une clé dessus. Et mon sang devient sève.
Du vent dans les voiles, onze-mille-quatre-cent-nonante-deux jours sur la Terre, je devine une lumière très jaune, j’entrevois la possibilité d’une danse et soudain se rappelle à moi l’esprit d’aventure.
C’est ainsi (c’est cyclique) que tout (re)commence.
Lundi, un soleil doux, du temps devant moi. F. endormi contre ma poitrine, je savoure celui que l’on pressent tous être le dernier des beaux jours. C’est une sensation que l’on aimerait figer éternellement : la température et la densité de l’air semblent parfaitement ajustées à la chaleur du corps, tout - le bruit des pas sur le sentier, les feuilles qui frémissent là-haut, une conversation ordinaire - sonne comme dans de l’ouate. On dirait le silence.
C’est une odeur de terre humide remuée par le soleil, c’est le parfum minéral de l’humus et des feuilles rouges écrasées dedans. Rien ne me semble alors plus vivant que cette petite mort - qu’y a-t-il, au fond, de plus rassurant que le cycle des saisons ? Il y a de fins champignons blancs en forme de petites vagues agrippés aux troncs.
Plus loin, une eau trouble, une plume grise qui danse à la surface. Je m’arrête là, les sens noyés dans ce décor banal. Un pigeon blanc, bonjour. Puis un ballet de plumes couleur macadam, des pattes rouges comme les tuiles des maisons, quatre canards noirs, un papillon. Nous debout au centre de ce petit monde. Et la joie, la vraie, me saisit au milieu de cette scène triviale. De ce moment sacré.
Des ciseaux, deux bougies, une petite musique et le parfum enivrant des crayons de couleurs.
Il pleut des cordes et je me dis : gare à la mélancolie. Voilà que l’automne pose ses valises sans attendre, l’heure c’est l’heure, c’est écrit dans le calendrier. Alors l’été remballe ses matins blancs et s’en va sur la pointe des pieds, me laissant perplexe derrière les carreaux, sourcils froncés. Je plie de petites et de grandes laines, les aligne dans les tiroirs. Dire que, bientôt, à cinq heures il fera noir.
Bien sûr il y a la promesse des couleurs splendides sous la lumière de cinq heures, du parfum enivrant des sous-bois, des joues roses après les promenades, du spectacle des écureuils valsant devant la fenêtre de la cuisine, des milliers de faînes qui craquent sous les pas. Bien sûr il y a la promesse d’une retraite en dedans, d’un repli savoureux, du thé dégusté à la lueur d’une bougie, d’une musique lente.
Bien sûr.
Mais, tout de même, je me dis. Gare à la mélancolie.